Historique de Rodehuser favori envoyer
 
 
 
Article du Spiegel de 1955. Traduction par Hélène B. que je remercie chaleureusement.
 
 
 
Si des événements imprévus n'étaient pas arrivés, l'homme le plus volumineux de Düsseldorf, diplômé de l'école supérieure de commerce, le Dr. Heinrich Otterbach, 43 ans, aurait pu promener sa masse imposante de 335 livres au volant d’une Mercedes 220, sortie depuis peu de l'usine et continuer à gérer confortablement ses affaires très lucratives. Mais voilà, la commande de Mercedes devient inutile par cas de force majeure ; le diplômé de l'école supérieure de commerce ayant du échanger son cabinet d'expert économique de Düsseldorf contre une cellule d’une maison d’arrêt.
L’avocat général et la police criminelle se creusent encore les méninges pour répondre à la question suivante : comment cet homme imposant est-il parvenu à réaliser le coup de force considérable de soutirer ¾ de million de Mark d’argent public des caisses du ministère des finances du Lander à Düsseldorf ? L'argent utilisé par le conseiller économique pour renflouer des entreprises déficitaires de Rhénanie du Nord Westphalie est celui du fonds d'indemnisation des personnes déplacées (NDLR : comprendre qu'il s'agit des allemands vivant avant guerre dans des territoires "allemands" en Pologne (Silésie, Poméranie et Tchécoslovaquie).
En 1949, le Dr. Theodor Rodehüser, 37 ans, également détenu depuis, avait soudainement fermé son cabinet médical situé dans la ville minière de Heeßen à côté de Hamm. Le médecin de campagne préférait occuper son temps à la mécanique de précision et à l’optique. Après qu’un spécialiste lui ait cédé un nouvel appareil photo, Rodehüser se mit à construire des appareils photo dans sa maison de campagne.
Afin de ne pas se limiter à un simple bricolage, il se tourna vers la municipalité de Bergkarren, qui misa alors sur l’arrivée du fabricant d’appareil photo qui semblait bénéfique à la petite cité minière. Un terrain à bâtir fut cédé au Dr. Rodehüser afin qu’il puisse y construire une " usine " à l’aide de fonds publics qu’on lui accorda rapidement. Un atelier fut mis en place, atelier dans lequel Rodehüser développa sa production. Celui-ci croyait avoir de réelles chances sur le marché.
Mais ses spéculations sur le retard de l’Allemagne de l’Ouest se révélèrent bientôt être une vraie illusion d’optique, car les entreprises optiques traditionnelles, installées en Bundesrepublik, produisaient 2,5 millions d’appareils photo par an. Les espérances commerciales de Rodehüser s’écroulèrent. Il partit au Brésil le 2 novembre 1953 pour fuir ses créanciers. Mais après quelques mois seulement, il fut obligé de revenir en RFA, son visa de voyage arrivé à échéance.
 
La police criminelle a entre-temps scellé les bureaux de l’entreprise endettée. C’est alors seulement qu’Heinrich Otterbach, conseiller financier inventif de Rodehüser, entra en action. Il recruta dix réfugiés, qui d’après la loi sur la compensation des charges, étaient en droit de réclamer des dommages et intérêts pour détention abusive. Ceux qui sont éligibles peuvent demander un prêt et ainsi anticiper le versement de cette indemnité.
Ils doivent cependant prouver qu'ils peuvent grâce à ce prêt se créer "un moyen de subsistance sûr" et qu'ils remplissent les conditions personnelles et professionnelles pour un nouveau départ dans la vie.
Otterbach rassembla des représentants de métiers divers, y compris un boucher, un horloger de Silésie et un ancien rédacteur en chef de Wanzleben près de Magdebourg. Il encouragea alors les réfugiés à faire une demande de prêt et ensuite à investir ensemble cet argent dans l’entreprise Rodehüser, devenant ainsi société en commandite.
Dans le même temps, Otterbach fit une proposition à l’Office Fédéral pour les compensations du ministère des finances de la Rhénanie du Nord Westphalie. D’après lui, il aurait été opportun dans l’intérêt économique, de rassembler les prêts individuels en un "contrat global" et de les gérer dans une entreprise, qui offrirait une nouvelle existence aux bénéficiaires. Ce plan fut particulièrement bien reçu par l’Office fédéral de la péréquation des charges, d’autant plus qu’Otterbach y faisait figure d’expert dans le domaine économique. Plus tard, il s’avéra en réalité que c’était de la fabrique d’appareils photos fermée de Rodehüser que les commanditaires réfugiés devaient tirer leurs revenus, en contrepartie de leur participation. L’administration se contenta d’une mise en garde et laissa les réfugiés prendre le risque lié à l’investissement.
Avant même que les montants du prêt ne soient fixés, Otterbach fit en sorte que les réfugiés aillent rencontrer les créanciers de Rodehüser pour les informer de l’ouverture imminente d’un crédit, à la suite de quoi les créanciers accordèrent un délai de paiement. Ainsi, Otterbach pouvait éviter la faillite imminente. Le 1er février 1954, il rejoint la ville de Hagen, en compagnie des réfugiés pour se rendre à la banque Lunk & Co (qui avait déjà réalisé quelques transactions financières avec Rodehüser) pour y signer un contrat notarial sur une société en commandite. La nouvelle société "Feinmechanisch-optischer Gerätebau Schück & Co " était née et chacun des dix emprunteurs réfugiés devint commanditaire. L’ancien patron, le  Dr. Rodehüser fut même accueilli dans la nouvelle entreprise comme commanditaire avec une part de 5000 Mark.
Otterbach se nomma lui-même premier gérant (le siège de l’entreprise était situé dans son bureau de conseiller économique à Düsseldorf). Il plaça Konrad Schück, expert en commerce et ancien maire de village, comme second gérant et en même temps associé personnellement responsable. Ce dernier donna d’ailleurs son nom à l’entreprise.
Originaire de Schwarztal près de Glogau, en Silésie, Schück avait commercé dans la viande. Après la guerre, Schück avait été représentant de commerce à Gütersloh. Plusieurs fois, il oublia de transmettre l’argent à sa société après l’encaissement. Alors que son entreprise avait perdu plus de 4000 Mark, il fut renvoyé sans préavis. De surcroît, à cause des dettes de Schück, l’entreprise perdit la Mercedes 170 V avec laquelle l’ancien maire était parti en voyage d’affaire. En dépit de cet accident de parcours, Otterbach faisait entièrement confiance à Schück.
Les autres réfugiés commanditaires, devaient aussi se reconstruire de nouvelles conditions de vie afin de respecter, au moins, ce point du texte de loi.
L’un après l’autre, ils furent nommés responsables de l’entreprise, qui employait alors 25 mécaniciens. Dans la mesure où Otterbach s’accordait un salaire mensuel de 1500 Mark et que Schück recevait 1300 Mark, les autres commanditaires restant revendiquèrent un salaire approprié, et une nouvelle voiture. Cependant, cette dépense ne correspondait pas du tout aux maigres recettes de la fabrique d’appareils-photo.
À partir de l’été 1954, les chèques de salaire ne furent plus couverts.
Le directeur commercial fut arrêté en Bavière pour fraude car il ne payait plus ses notes d’hôtel et parce que la direction de l’établissement à Bergkamen ne pouvait plus lui envoyer d’argent.
Malgré une nouvelle faillite imminente, Otterbach obtînt de l’Office national de la péréquation des charges, une fois de plus, la signature de deux prêts supplémentaires. Le dernier crédit fut versé en septembre 1954, alors que les ventes de l’appareil-photo fabriqué à Bergkamen stagnaient totalement. Otterbach fonda finalement une société de vente directe car la plupart des boutiques d’appareils-photos en Allemagne de l’Ouest refusaient les appareils de Schück & Co.
C’est dans cette période critique que le conseiller économique, qui entretenait apparemment de très bonnes relations avec l’Office fédéral de la péréquation des charges de la Rhénanie du Nord Westphalie, mis en place sa deuxième opération de regroupement des prêts pour réfugiés. A l’emplacement de l’ancienne entreprise Reckling-Hoffmann située dans le quartier d’Eiserfeld à Siegen, il fonda l’entreprise de tube d’acier et d’ingénieurie Dr. Otterbach-Kattner & Co. KG, connu sous le nom de Staroma.
Otterbach ne trouva que quatre candidats réfugiés prêts à participer. Comme il avait besoin d’un cinquième candidat pour atteindre le montant de crédit nécessaire, il convainquit un ancien musicien professionnel qui était devenu, entre temps, comptable de se faire tamponner au Kriegssachgeschädigten. Otterbach le présentait  comme un ancien professeur de musique ayant perdu son école de musique à cause de la guerre. Sur ces indications, les responsables complaisants accordèrent au comptable musicien un prêt de 15 000 marks avec l‘obligation de se proposer à Otterbach comme nouveau commandite.
Dans la nouvelle entreprise Staroma (dont 215 000 Marks de fonds provenaient des indemnisations) Otterbach prit le poste de directeur avec un salaire mensuel de 1500 mark. Mis à part son bureau de conseiller commercial, il détenait à présent deux entreprises, qui pouvaient être reliées par un effet de cavalerie. Staroma, entreprise à succès, émis alors des effets de commerce.
 
Ces effets de commerce étaient remis aux fournisseurs ignorants au lieu des espèces. Présentés à Bergkamen, ils étaient refusés pour insolvabilité, par Schück, qui devait faire patienter les protestataires.
Fin janvier 1955, une cinquantaine de ces effets de commerce circulaient encore en RFA.
Entre temps ; le téléphone, l’électricité, le gaz et l’eau ont été coupés chez Schück & Co. La société cessa la fabrication dès que les 250 000 Marks eurent été dépensés.
 
L’avocat général et la police criminelle s’efforce de trouver le montant de la somme qu’Otterbach à mis dans les poches de deux chefs de service de l’Office Fédéral des compensations. Le directeur de l’Office de Düsseldorf et conseiller ministériel Schmitt-Degenhardt affirme : " les deux ont été arrêtés car ils sont soupçonnés d’avoir reçu de l’argent et des cadeaux de la part de demandeurs contre traitement des demandes. La police criminelle sait aussi qu’à Dortmund, Otterbach a rémunéré des employés de l’administration publique : " de grosses sommes y ont été transférées ". L’un des amis d’Otterbach, ayant travaillé à l’Office Fédéral des compensations, est encore en prison préventive à Düsseldorf. Pendant longtemps, l’expression honteuse " en congés " figurera sur sa porte.